Rencontre avec Anna TRAUBE, auteur de « Evadée du Vel’ d’Hiv »
Par Anne-Claire CAGNINACCI, journaliste, le 8 Mars 2010.
« La Rafle »
Quand Roselyne Bosch, sous l’impulsion d’Ilan Goldman, décide de réaliser « La Rafle », elle savait que ce projet lui demanderait une implication personnelle énorme. Pendant pratiquement trois ans, elle fait des recherches, afin de restituer au plus juste temporellement et émotionnellement ce qui s’est déroulé pendant cette période abominable.
Elle retrouve et rencontre des survivants de La Rafle, Jo Weismann qui est l’un des petits héros du film, mais aussi Anna Traube, évadée du Vel d’Hiv.
De ceux qui ont orchestré, de ceux qui ont eu confiance, de ceux qui ont fui, de ceux qui se sont opposés, le film suit les destins réels des victimes et des bourreaux de « La Rafle »
Petit retour historique :
La rafle du Vélodrome d’Hiver (16-17 juillet 1942), souvent appelée rafle du Vel’ d’Hiv, est la plus grande arrestation massive de Juifs réalisée en France pendant la Seconde Guerre Mondiale.
Les rafles d’hommes juifs demandées par les allemands et réalisées en collaboration avec la Police Française commencent à Paris dès le mois de mai 1941, avant même que les Nazis prennent la décision, à l’automne d’assassiner tous les Juifs d’ Europe. Dirigée par Adolf Eichmann, la déportation pour trois pays occidentaux (France, Belgique et Pays-Bas) débute en Juin 1942. Le quota du nombre de personnes à déporter étant fixé à 40000 pour l’année 1942.
En France la collaboration s’organise avec René Bousquet, Secrétaire Général à la Police de l’Etat français. Le 2 juillet, un accord est entériné. 20 000 juifs étrangers seront arrêtés en zone occupée et 10 000 en zone libre. Le 3 Juillet, Pétain et Laval déclarent se désintéresser des enfants en zone occupée et proposent aux allemands la déportation des enfants dont les parents seront arrêtés en zone libre.
En zone occupée, les arrestations débutent dès le 13 juillet. Le 16 et 17 juillet, a donc lieu « La Rafle du Vel d’Hiv » dite opération « Vent printanier ». 13 152 juifs dont 4 115 enfants sont arrêtés sur la base du fichier élaboré par la Préfecture de Police. Près de 7 000 hommes, policiers, inspecteurs en civil, élèves de Police et autres participent à cette opération.
Les adultes seuls seront envoyés directement à Drancy, tandis que les familles soit 8160 personnes sont parquées pendant 3 à 5 jours au Vélodrome d’Hiver dans des conditions déplorables, exposées à la contagion, la promiscuité et la terreur.
A partir du 19 juillet, les familles sont dirigées vers les camps de Pithiviers et Beaune-la-Rolande.
Quand Jérôme Henry rencontre Anna Traube : regards croisés sur un tournage.
Anna Traube a 20 ans lorsque ce 16 juillet 1942, deux gendarmes viennent l’arrêter à son domicile pour la conduire au Vel d’Hiv avec les autres « raflés ». Elle n’a alors qu’une idée en tête, celle de s’enfuir de cet enfer dans lequel l’histoire l’a plongée. Elle y parviendra au prix d’un courage inouï et de la complicité de quelques ouvriers, médecins et policiers.
Dans « La Rafle », l’un des gendarmes est incarné par Jérôme et Anna Traube par Adèle Exarchopoulos.
67 ans après ces évènements traumatisants, Anna Traube a voulu assister au tournage du film.
Quels souvenirs gardez-vous de la scène de l’arrestation ’
J.H : « J’ai été contacté en tant que cascadeur pour jouer le gendarme qui procède à l’interpellation d’Anna Traube. Cette scène a revêtu un caractère assez exceptionnel du fait de la présence d’Anna Traube sur le tournage. Si elle n’avait pas été là, je pense que j’aurais joué cette scène de manière ordinaire, un gendarme qui arrête une femme, même si le contexte historique est en lui même très fort. Mais là, Anna Traube donnait une toute autre dimension à cette arrestation. Je sentais sa présence, cette femme qui au prix de mille dangers avait réussie à échapper à la mort, me regardait jouer son bourreau de l’époque. Plusieurs prises de cette scène ont été réalisées. Entre chaque, nous discutions ensemble et pendant l’action son regard semblait me dire « Ne vous inquiétez pas, ce n’est pas vous mon bourreau, mais juste un rôle ». Après le tournage de cette scène, Anna m’a raconté ce qu’elle a subit, l’arrestation, comment à l’époque, les « raflés » avaient vécu cette barbarie. A la fin, je lui ai demandé timidement si je pouvais la serrer dans mes bras et l’embrasser. Ce qu’elle a accepté très simplement. Cette rencontre restera à jamais gravée dans ma mémoire.»
A.T : Cette scène m’a rappelé ma propre arrestation. Les images de 1942 me sont revenues, car même si c’est romancé, tout ce qui est dans ce film est arrivé.
La scène de mon arrestation a été tournée plusieurs fois. Les acteurs et notamment Jérôme Henry dégageaient une réelle énergie. J’ai été très impressionné par sa prestation, son émotion était visible.
Cette période de l’histoire a marqué toutes les générations. Souvenirs ’
J.H : « J’ai toujours été très intéressé, voire passionné par les évènements de la Seconde Guerre Mondiale. J’ai beaucoup lu, me suis documenté sur le sujet et j’ai énormément appris. Ce film me permet de retranscrire une partie des évènements parcourus, dans la réalité d’une scène de tournage. Comment tous les politiciens de l’époque ont pu laisser faire une telle ignominie. A cela je rajouterais, certains industriels, grandes entreprises et banquiers peu scrupuleux qui ont eu un intérêt manifeste à collaborer avec la puissance Nazi au détriment de cette population innocente qui a été martyrisée et dirigée directement vers la mort.
L’argent n’avait hélas pas d’odeur à l’époque et le moteur des dirigeants était « profit et pouvoir ».
A.T : C’est certain que revivre cet épisode de ma vie a et est encore très douloureux. Le passé resurgit d’une manière assez brutale et on ne sort pas indemne d’une telle aventure. Ce film m’a replongé dans la période où j’ai écris mon livre. J’ai mis 3 ans avant de me décider. Quand il fut publié, je me suis dit : « Ca y est c’est fini ! ». Mais non puisqu’il y a eu des répercussions médiatiques. Avec « La Rafle » je suis un peu dans le même schéma, je revis mon passé. Je suis quelqu’un qui positive toujours donc je vais de l’avant quoi qu’il arrive.
Comment avez-vous vécu l’un et l’autre ce tournage ’
J.H : « Je commencerais à répondre, par cette citation d’Oscar Wilde que je trouve appropriée : « La sagesse c’est d’avoir des rêves suffisamment grands pour ne pas les perdre de vue lorsqu’on les poursuit. »
Une rencontre avec une femme comme Anna Traube, en sachant ce qu’elle a vécu, peut se décliner en une simple maxime : « Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir », ce qui pour moi signifie que malgré les épreuves, les évènements, il est parfois possible de puiser en soi, avec les autres et chez les autres une force et une puissance qui vous permettent de transcender la souffrance de l’atrocité vécue.
Pour moi, Anna Traube est un exemple de courage et de persévérance, elle qui après avoir échappé au camp de la mort, est encore capable à 87 ans de transmettre une énergie et un dynamisme dont peu de gens peuvent se targuer d’en dépenser le dixième. Cette force, elle la puise dans la réalisation de son acte d’évasion où elle a tout entrepris au péril de sa vie. Elle a su faire face à de multiples obstacles dont l’inconséquence de son action aurait pu la conduire tout droit à la mort. Enfin, j’admire en elle sa capacité à avoir su transgresser à 20 ans tous les dangers et dire NON à une situation de renoncement ».
A.T : « Sur « La Rafle », j’ai été très émue par la chaleur dégagée par tous les comédiens, figurants et techniciens. La jeune comédienne qui jouait mon personnage m’a aussi séduite par son jeu de rôle éprouvant. J’ai été très impressionnée de l’importance de l’organisation de ce monde du cinéma. La réalisation, les moyens matériels et humains. J’avais déjà assisté au tournage du « Petit Baigneur » avec Louis de Funès, mais les techniques ont grandement évoluées.
Quant à ma rencontre avec Jérôme, j’en garde un excellent souvenir. A la fin du tournage, il m’a embrassé. Cet homme dégage un grand charisme.
Quel impact pensez-vous que ce film pourrait ou devrait avoir sur les spectateurs ’
J.H : « Hélas, il y a toujours de bons penseurs qui diront : « Encore un sujet sur des cicatrices qui ont du mal à se refermer ». En revanche, je pense que pour la majorité des gens, ce film sera un témoignage inoubliable lié à notre devoir de mémoire. S’il n’y a pas eu pour certains une prise de conscience collective de la Shoah, ce film de part la qualité de sa mise en scène, apportera une preuve irréfutable de ce qu’ont vécu ces gens et ces martyrs. »
A.T : « Vous savez, je pense qu’il y aura deux catégories de personnes face à ce film. Ceux qui iront le voir, et ceux qui ne seront pas « intéressés » par cette période de l’histoire. J’ajouterais également qu’une partie de la population même sera totalement contre un film pareil. En tout cas une chose est sure, les spectateurs ne pourront être que touchés par ce film. »
La cour, lieu du drame au 17 rue de Lancry (75010)